De retour à Annemasse et à la vie quotidienne, j'essaie tout de même de continuer à peindre de temps en temps pour ne pas oublier les techniques apprises pendant les vacances en Corée. En ce moment, je peins des aubergines.
En cherchant pour moi des exemples d'aubergines dans la peinture coréenne, Hyonou est tombé sur cette image et s'est écrié : "Oh, Shin Saimdang !" (à quoi j'ai répondu : "hein ?!?")
Ne voulant pas en rester là, je me suis un peu renseignée et j'ai découvert que Shin Saimdang (신사임당, prononcer "Shin Sa-Im-Dang"), l'auteur de cette peinture, est un personnage fascinant.

Cette femme du 16ème siècle (1504-1551), surtout connue pour être la mère de Yi I (plus connu sous son nom de lettré,
Yulgok) qui est l'un des plus importants penseurs confucéens de Corée, est considérée encore aujourd'hui comme l'archétype de l'épouse et de la mère idéale. Pourtant, elle a eu une vie assez éloignée des conventions sociales de la société confucéenne. A son époque (et jusqu'à une période relativement récente) les filles étaient tenues à l'écart de l'éducation, et les femmes de famille noble, comme elle, étaient confinées à l'intérieur de la maison, dont elles ne sortaient que rarement, pour s'occuper des tâches ménagères. Shin Saimdang était l'aînée de cinq sœurs et, en l'absence de fils, elle a été élevée par son grand-père comme un garçon. Elle a appris jeune les grands classiques de la philosophie confucéenne, et sa famille a rapidement remarqué qu'elle était particulièrement douée pour les disciplines qui étaient alors réservées aux hommes lettrés : la peinture, la calligraphie, le dessin à l'encre des "quatre sujets nobles" (bambou, orchidée, chrysanthème, fleur de prunier). Son père, particulièrement, l'a encouragée dans cette voie en empruntant à ses amis des peintures des grands maîtres pour les faire copier à sa fille ; pourtant, tenir un pinceau était un privilège réservé aux hommes, et les seules femmes qui peignaient étaient les
gisaeng. Un pinceau dans des mains de femme était considéré comme un vil stratagème pour séduire des hommes et leur soutirer leur argent ; mais la peinture et la calligraphie de Shin Saimdang étaient d'une telle qualité que de son vivant même, elle s'est attirée la reconnaissance du petit milieu des lettrés, qui disaient d'elle que son travail était si beau qu'on ne pouvait guère lui reprocher de faire ce qu'une femme ne devrait pas faire.
La tradition dit également que Shin Saimdang était une femme au fort caractère qui avait fini par écarter entièrement son mari des prises de décision concernant la famille, et qui influençait en sous-main sa carrière politique comme officiel du gouvernement. La légende veut que dans les premières années de son mariage, elle était si frustrée par le manque de culture de son mari qu'elle l'avait mis à la porte, en lui ordonnant de ne revenir que lorsqu'il aurait appris quelque chose...
La peinture en couleur ci-dessus fait partie d'un genre initié par Shin Saimdang, la représentation de plantes et d'insectes. Apparemment, ce genre est né de sa tentative de reproduire sur papier l'effet de la broderie, autre discipline dans laquelle elle excellait. En cherchant d'autres peintures de sa main, on trouve des choses ravissantes comme cette estampe :
J'ai donc essayé de peindre un pied d'aubergine reprenant la composition de l'estampe de Shin Saimdang.
Après avoir fini, j'ai trouvé un article défendant l'hypothèse que ces fameuses aubergines ne seraient finalement pas une peinture authentique de Shin Saimdang - et, après avoir vu d'autres œuvres de sa main, je comprends pourquoi celle-ci est louche : les aubergines sont un peu trop raides et symétriques, les papillons, surtout le blanc, ont l'air d'avoir été épinglés sur l'arrière-plan... Il manque la légèreté que l'on retrouve par exemple dans l'image des pastèques, où aucun des fruits n'est représenté parfaitement de profil et où les rameaux ont l'air de flotter au vent.
Comme quoi, on apprend des choses en s'intéressant aux aubergines...